Derrière ce titre qui se veut ouvertement accrocheur et provocateur, je souhaite porter votre attention sur plusieurs découvertes faites récemment. Des découvertes concernant l’autisme qui sont sur le point de changer radicalement notre vision de ce « handicap », pour le meilleur ou pour le pire, tout dépendra de la façon dont elles seront présentées et expliquées au grand public.
Depuis environ 10 ans, plusieurs instituts de recherche de par le monde, dont l’institut Pasteur en France, travaillent sur la génétique de l’autisme dans le but d’isoler et d’identifier les gènes responsables. La recherche avance à grands pas depuis 2003, année de la découverte des premières mutations incriminant des gènes du chromosome X.
Les gènes de l’autisme bientôt isolés et décodés :
http://www.bbc.co.uk/news/10275332
Aujourd’hui, la recherche a identifiée plus de 300 mutations qui pourraient être impliquées dans le syndrome autistique. L’étendue du nombre de mutations peut paraître aberrante, mais elle explique enfin les différences de comportements importantes que l’on retrouve chez les individus autistiques. L’image qui vient spontanément à l’esprit quand on parle d’autisme est celle d’un individu, plongé dans son monde, qui ne parle pas, qui se balance sur lui-même inlassablement et qui pousse des cris. Cette image n’est pas représentative des autistes. Elle ne représente en fait que très peu d’autistes. La plupart parlent, et sont plus ou moins bien intégrés à la société en fonction de la gravité de leur handicap, ce qui a donné naissance à plusieurs diagnostics différents allant de l’autisme profond, l’autisme de haut niveau de fonctionnement et le syndrome d’Asperger.
Ces découvertes tendent à montrer que l’autiste profond et l’autiste de haut niveau de fonctionnement souffrent du même handicap qui prend une forme différente en fonction de l’étendue des mutations et de la configuration de l’environnement.
Le fait que l’autisme soit enfin reconnu comme une « maladie » génétique est un grand soulagement pour les familles qui pendant longtemps ont été stigmatisés. Dans les années 60 et 70, les scientifiques, classant l’autisme dans les troubles mentaux acquis, pensaient qu’il était la conséquence de mauvais traitements ou d’une froideur de la mère ou encore d’un hypothétique déni de grossesse, qui poussaient l’enfant à se retirer du monde pour se protéger… Il n’en est rien. L’autisme est une « maladie » génétique. Les parents n’y sont pour rien, si ce n’est d’avoir transmis à leur insu les mutations en question à leurs enfants.
Une série de mutation serait donc en cause :
http://www.scientificamerican.com/article.cfm?id=autism-genetic-mutations
L’autisme est par conséquent un « handicap » d’origine génétique, ou inné pour employer des termes plus parlants, dont la sévérité peut varier en fonction des mutations présentes au sein du caryotype d’un individu, mais aussi en fonction de la qualité des interactions avec l’environnement (le cadre familial, la culture, la société). Il y a donc effectivement une dimension acquise dans les troubles autistiques, mais elle n’est pas la cause de la maladie, l’environnement influe seulement dans une certaine mesure sur son évolution et sur les symptômes.
On remarque également une augmentation du nombre de diagnostics d’autisme ces 20 dernières années. Certains scientifiques pensent que l’augmentation du nombre de cas est consécutive à une meilleure connaissance de l’autisme. Depuis la découverte de ces mutations, d’autres arguments sont avancées pour expliquer l’augmentation du nombre d’individus atteints d’autismes. Ceux qui connaissent un peu la génétique savent que la nature ne fait jamais les choses au hasard, pour que des mutations se répandent au sein d’une espèce, il faut qu’elles représentent un intérêt adaptatif pour cette même espèce. Quel intérêt peut bien avoir l’espèce humaine en sélectionnant ou en activant les mutations responsables de l’autisme ?
Qu’est-ce qui s’est passé ces 40 ou 50 dernières années dans notre mode de vie pour que l’autisme prenne une telle ampleur ?
Pour comprendre, il faut se figurer comment la majorité des êtres humains vivaient au 18ème et au 19ème siècle. A cette époque, 80 % des gens vivaient dans des petits villages. Ils côtoyaient un nombre restreint d’individus tout au long de leur vie, et n’étaient pas confronté comme aujourd’hui à des millions d’individus différents, intéractions réelles ou virtuelles comprises. Un enfant de 5 ans au 18ème siècle n’avait en général côtoyé que 8 ou 30 personnes différentes. Aujourd’hui avec la télévision, la publicité, la culture de l’image en général, ce même enfant a vu des millions de visages différents… Le cerveau humain n’est pas fait pour assimiler autant d’informations anthropocentrées.
La multiplication à l’infinie et la mutation des contacts humains pourraient être une des causes qui poussent l’espèce à sélectionner les individus porteurs d’autisme ou à activer les mutations chez ces mêmes individus, car comme nous le verrons plus tard, ils accordent moins d’intérêt aux contacts humains et sont donc paradoxalement « mieux adaptés » à l’omniprésence humaine dans l’environnement.
Notre société de plus en plus individualiste, basée sur l’image et la propagation de l’image humaine au détriment de toutes les autres images, de plus en plus coupée de la nature et du monde réel, expliquerait l’explosion du nombre d’enfants diagnostiqués comme autistes depuis ces 20 dernières années.
Conséquence de ces découvertes ; le diagnostique du syndrome d’Asperger est sur le point de sortir de la liste des troubles mentaux :
Dans la version actuelle du DSM, le syndrome d’Asperger, une forme légère d’autisme, est l’un des différents sous-groupes de l’autisme au même titre que l’autisme profond, l’autisme atypique, l’autisme de haut niveau de fonctionnement... Ces sous-groupes étant peu définis, avec des critères de diagnostics assez vagues, ils génèrent de la confusion. Dans la prochaine édition du DSM, prévue pour 2013, ces sous-catégories de l’autisme vont disparaître au bénéficie d’un seul diagnostic : Autistic Spectrum Disorder – Trouble s’intégrant dans le spectre autistique. Les critères de diagnostics seront divisés en sous-catégories de « sévère » à « légère » permettant de localiser chaque individu sur le continuum allant de l’autisme profond à la normalité.
Plus de syndrome d’asperger, ni d’autisme de haut niveau de fonctionnement … à la place un chiffre entre 0 et 10.
0 figurant l’individu neurotypique (le non-autiste) et 10 figurant les formes les plus sévères de l’autisme, des individus non verbaux, incapable d’entretenir la moindre relation et le moindre contact avec un autre être humain.
Le syndrome d’asperger par exemple sera désormais désigné ainsi : Trouble s’intégrant dans le spectre autistique de sévérité de 7 à 9 de facteur 7 à 9.
Dans cet article, je souhaite surtout attirer l’attention sur les formes légères de l’autisme, méconnues du grand public et expliquer en quoi les autistes de haut niveau de fonctionnement sont différents des neurotypiques, même si parfois leur « handicap » ne se voit pas.
Mais qu’est-ce que l’autisme ?
Quand on parle d’autisme, on fait souvent référence à un individu coupé du monde, incapable du moindre contact avec un autre être humain. Alors que beaucoup d’autistes et en particulier, les autistes de haut niveau de fonctionnement parlent et peuvent mener une vie presque normale.
La principale différence entre un neurotypique (un individu « normal ») et un autiste se situe dans la façon dont le cerveau perçoit l’environnement et dans la façon dont il traite les informations.
Le cerveau d’un neurotypique comportent des connections cérébrales obéissant à un schéma précis (les neurones miroirs) qui vont lui permettre dès la plus tendre enfance de hiérarchiser efficacement les informations issues de l’environnement. L’enfant sera très tôt capable de repérer le visage de sa mère, de lui sourire, d’intéragir avec elle, de manifester et de gérer ses émotions par des pleurs ou des colères qui lui permettent également de communiquer, de s’intéresser d’avantage aux humains capables de lui répondre qu’aux objets.
L’enfant autiste percevra le visage de sa mère noyé dans un tas d’autres informations. Il aura du mal à sélectionner les informations primordiales, car le filtre des intéractions sociales, les connexions cérébrales permettant de discriminer positivement un autre être humain, de le faire passer avant toutes les autres informations, est inexistant. Il regardera par exemple avec autant d’intérêt le plafond que le visage de sa maman, voire plus souvent le plafond qui ne bouge pas que le visage de sa maman qui s’anime selon un schéma trop complexe pour qu’il puisse le comprendre.
Cette différence dans la perception de l’environnement et la capacité à gérer les informations, entrainent des différences très importantes entre les neurotypiques et les autistes, des façons complètement différentes de percevoir le monde et de s’y intégrer. Des différences de façon de penser, de se comporter, d’exprimer leurs émotions et d’apprendre.
Les neurotypiques sont faits pour intéragir avec d’autres êtres humains, leur cerveau possède des connexions cérébrales uniquement dédiées à cette mission, des connexions localisées dans les deux hémisphères, leur permettant d’accomplir plusieurs tâches en simultanée et de choisir certaines informations au détriment d’autres pour privilégier la relation humaine.
Le cerveau des autistes est plus compartimenté, il n’est pas fait pour favoriser l’humain au détriment du reste du monde. Il est également moins multitâche. Un autisme de haut niveau de fonctionnement aura par exemple beaucoup de difficulté à suivre une conversation impliquant plusieurs personnes, ou à suivre une conversation dans un lieu recélant d’autres informations, avec de la musique ou beaucoup de monde ou encore du mouvement autour de lui, parce que son cerveau n’est pas fait pour isoler la conversation humaine du reste de l’environnement.
Une autre spécificité du cerveau des autistes s’articule autour de la différence de genre.
Chez les neurotypiques, les cerveaux des hommes et des femmes sont différents, en raison de l’action des chromosomes X et Y et de l’impact des hormones féminines et masculines sur la genèse du cerveau.
Chez les neurotypiques, les hommes ont tendance à être plus mono-tâche, moins affectif, moins communicant, plus compétitifs, plus agressifs, plus aptes à de longues périodes de concentration intense que les femmes, qui elles sont en générale, plus coopérative, plus affective, plus multitâche, moins agressive, plus communicante que les hommes.
Chez les autistes, la différence de genre n’induit pas de différence dans les connexions synaptiques, tous les autistes filles ou garçons sont mono-tâches, moins affectifs, moins agressifs, moins communicants, plus aptes à rester très longtemps concentrés sur la même tache sans prendre de pause.
Cette particularité a porté certains chercheurs à penser que le cerveau des autistes est une caricature du cerveau mâle, et l’autisme de haut fonctionnement a parfois été qualifié de « Extreme male brain disorder » - Trouble du cerveau mâle extrême.
En ce qui me concerne, je ne suis pas forcément d’accord sur ce point. Le rapport des garçons autistes est de 4 pour une fille. Il est commun de penser que les filles sont moins touchées par l’autisme, je pense qu’il n’en est rien, je pense qu’il existe autant de filles porteuses des mutations (qui se trouvent d’ailleurs pour la majorité sur le chromosome X commun aux deux sexes) mais qu’elles sont moins souvent diagnostiquées, justement en raison de l’apport d’un deuxième chromosome X qui induit des connexions synaptiques de type féminin et donc une meilleure fonction sociale que chez leur homologues mâles.
Une fille sera donc plus apte à compenser son handicap grâce à la féminisation de son cerveau qui permet une meilleure gestion et hiérarchisation des informations de l’environnement au bénéfice du contact et de la relation humaine.
Si l’autisme prend des formes si différentes allant du handicap sévère au handicap presque imperceptible, qu’est-ce qui permet de poser un diagnostic ? Dans toutes les formes d’autismes, des plus sévères aux plus légères, on retrouve quelques symptômes toujours présents, ce sont ces symptômes et uniquement ces symptômes qui permettent de poser le diagnostic.
L’un des symptômes le plus important pour le diagnostic de l’autisme de haut niveau s’appelle stéréotypies ou « stimming » en anglais ou encore auto-stimulation, un terme qui regroupe des comportements répétitifs souvent provoqués ou entretenus par la musique ou le bruit.
Pour appréhender ces comportements autistiques, ce sont les images qui parlent le mieux :
Ces comportements servent à calmer l’afflux de sensations et d’informations en provenance de l’environnement, à se retrancher du monde extérieur pour faire le tri des sensations qui ne peuvent pas être exprimées de manière neurotypique, c'est-à-dire sur le mode « Je manifeste mes émotions pour avertir les autres humains de ce que je ressens » : un mode d’expression des émotions basés sur la fonction sociale et la communication.
La musique est souvent un bon déclencheur surtout si le rythme est répétitif :
Les rythmes répétitifs occultent les autres bruits et permettent l’immersion interne et la possibilité de couper les sensations induites par l’extérieur pour faire le tri à l’intérieur.
L’immersion dans le monde intérieur permet à l’enfant atteint de troubles autistiques de se ressourcer et de vider les sensations et les émotions qu’il ne parvient pas à contrôler et d’induire des émotions positives à la place ou de reprendre le contrôle de ses émotions. Ils se manifestent quand l’enfant ou l’adulte est fatigué ou stressé.
Si le stimming ou les stéréotypies prennent une forme complexe, ils peuvent passer inaperçus :
Dans le cas de cet enfant, un observateur peut penser qu’il danse, alors qu’il s’auto-stimule afin de retrouver son équilibre émotionnel et psychique. C’est un comportement qui permet de réguler les émotions sans avoir à les exprimer ou les communiquer et de vider le trop plein d’informations du cerveau.
Si l’enfant parle normalement, ces comportements peuvent passer inaperçus…
Chez les Aspergers et les autistes de haut niveau de fonctionnement en général, les stéréotypies sont une part essentielle du diagnostic. Un enfant asperger explique pourquoi il est contraint de s’auto-stimuler … Il explique que son cerveau est envahi d’images, de flashs et de sensations agréables quand il se stimule. Il apprend à contrôler ce besoin. Il pense qu’en grandissant le stimming disparaîtra ou qu’il pourra le contrôler complètement.
D’expérience, je peux lui garantir qu’il le contrôlera mais qu’il ne disparaîtra peut-être pas, je peux même avancer qu’il n’est pas souhaitable qu’il disparaisse. Pendant très longtemps, les psychiatres se sont évertués à essayer de faire disparaître les stéréotypies, pensant que leur disparition était synonyme de guérison, au prix parfois de terribles conséquences. En supprimant les stéréotypies au lieu d’apprendre à l’enfant à les contrôler, les thérapeutes supprimaient la possibilité de vider le trop plein de sensations induit par la mauvaise hiérarchisation des informations et par une orientation « non communicante » de la gestion des émotions ; et aboutissaient souvent à des résultats catastrophiques. L’enfant ne pouvant plus gérer les agressions du monde extérieur, se repliait de plus en plus sur lui-même, basculant parfois complètement dans une forme particulière aux autistes de schizophrénie.
Concernant les stéréotypies, l’important est d’apprendre à l’enfant à les contrôler, à les appréhender comme une récompense en échange d’un comportement conforme à la norme neurotypique.
En regardant ces images, certains parents vont s’inquiéter. Il est « normal » pour un enfant de moins de deux ou trois ans d’avoir ce type de comportements à l’occasion, il est anormal par contre que ce comportement soit l’unique façon pour l’enfant de se calmer au détriment des pleurs. Un trop grande part de stéréotypies doit mener à consulter, surtout si l’enfant à plus de trois ans, qu’il parle ou ne parle pas.
Les enfants utilisent le stimming spontanément, à l’instant où ils en ont besoin, les adolescents et les adultes de haut niveau de fonctionnement contrôlent le « stimming », apprennent à retarder le moment de faire le tri, d’exprimer leur émotivité, et s’isole du regard d’autrui pour le faire.
Un adulte atteint d’autisme de haut niveau de fonctionnement explique l’importance du stimming pour gérer le stress auquel son cerveau qui traite mal les informations est soumis chaque jour. Il explique qu’il le fait quand il est seul ou le soir dans son lit, et qu’il ne le fait pas quand il y a du monde autour de lui car il a conscience que ce comportement peut mettre autrui mal à l’aise. Il mentionne également que des que quelqu’un entre dans la pièce, même s’il n’a plus conscience du monde extérieur, un déclic, une sorte de réflexe l’oblige à cesser ses stéréotypies. C’est la preuve qu’il les contrôle parfaitement.
Un autre autiste décrit les raisons du stimming par la sécrétion d’endorphine, c’est un peu technique comme toujours chez les autistes de haut niveau J mais surtout il explique que le stimming n’est pas un problème quand il peut être contrôlé. Ce témoignage est très intéressant car il mentionne le regard négatif de la société sur le stimming alors que quand un autiste peut le contrôler, il n’apporte que du positif dans sa vie.
De plus, le témoignage de cet autiste rassurera les parents d’enfants diagnostiqués comme autiste, car il s’agit d’un autiste de haut niveau de fonctionnement, un Asperger se situant tout en haut du spectre autistique, c’est à dire avec un niveau d’expression verbale comparable aux neurotypiques, son attitude et son niveau de communication non verbale (utilisation des mains) sont presque parfaitement neurotypiques. Et encore une fois, pour ceux qui ne comprennent pas l’anglais … Malheureusement, la France est en retard sur les pays anglo-saxons en ce qui concerne la connaissance de l’autisme.
Une autre particularité du cerveau des autistes, il « pense » principalement en image. Ce qui explique le retard que l’on peut constater parfois dans l’acquisition du langage. Et même quand un autiste parle, la pensée en mot ne se substitue pas complètement à la pensée en images, elles cohabitent plus ou moins bien. Ce qui explique que les autistes aient souvent des façons particulières de parler. Certains cherchent leurs mots, d’autres s’expriment plus lentement, d’autres encore emploient un ton plus monocorde que la « normale ». Ils pensent en image mais sont paradoxalement très souvent doués pour les langues. La partie du cerveau qui est censée traiter les éléments de langage est beaucoup moins spécialisée chez les autistes que chez les neurotypiques, toujours en raison de cette différence de hiérarchisation de l’information, ce qui leur permet d’apprendre plus facilement une autre langue que leur langue maternelle. L’apprentissage des langues peut se faire dans une autre zone du cerveau que celle dédiée au langage dans le cerveau des neurotypiques.
De façon générale, le handicap autistique est qualifié de handicap « social », car le cerveau des autistes n’est pas fait pour attribuer la part primordiale de son activité à la relation humaine. Il est beaucoup moins anthropocentré que le cerveau des neurotypiques.
La différence principale entre un autiste de haut niveau de fonctionnement et un autiste profond réside dans la possibilité de parler et de communiquer avec autrui.
Quand les autistes parlent de leur trouble :
On se rend compte qu’ils ont tous le même discours. Ils perçoivent tous le monde de la même manière.
Ils affichent tous ce calme relatif, parfois qualifié de mécanique, qui est en fait dû à l’absence d’expression des émotions lors du discours. Les émotions sont un moyen de communication entre les individus. Elles se manifestent de façon subtile par ce que l’on appelle le langage non verbal « expressions du visage », « timbre de la voie », « mouvement du corps ». Elles sont absentes dans le discours des autistes ou mal utilisées, car leur cerveau n’est pas équipé pour les exprimer et les traiter. De même qu’un autiste manifeste peu son affectivité par des expressions faciales ou des fluctuations vocales, il ne « lit » pas ses manifestations chez autrui.
L’autisme est donc un handicap social, ou une atypie dans la perception de l’environnement induisant un handicap social, pour être plus précis.
Avant d’aller plus loin, je souhaite dynamiter un mythe qui est souvent entretenu par les familles ayant des individus autistiques en leur sein, les autistes ne sont pas en moyenne plus intelligents que les neurotypiques. Par contre quand les autistes sont intelligents, ils paraissent être plus intelligents que les neurotypiques. Cette différence est une conséquence directe de l’autisme.
A QI égal, un autiste de même âge qu’un neurotypique sera jusqu’à dix fois plus cultivés. Son savoir sera plus important. Pourquoi ? Dès son plus jeune âge, l’autiste qui est mal adapté à la vie sociale et qui ne privilégie pas la relation sociale sur tout le reste, passera beaucoup plus de temps à apprendre qu’un neurotypique.
Prenons un exemple simple. Un autiste voit une pierre tomber, puis un autre enfant s’amuser sur son vélo. Il ne va pas accorder plus d’importance à l’enfant sur son vélo qu’à la pierre qui vient de tomber. Il se dirigera même plus facilement vers cette pierre afin de la lancer à nouveau, pour comprendre comment la pierre « marche ». Cet intérêt pour la pierre lui permettra vite d’acquérir des notions très complexes comme l’attraction terrestre, la pesanteur et la théorie de la relativité. L’enfant neurotypique ira spontanément vers l’autre enfant et apprendra quant à lui à intéragir et à tisser du lien social au détriment de son apprentissage du monde.
Plus tard, l’autiste de haut niveau de fonctionnement aura un niveau de culture général et spécifique beaucoup plus élevé que le neurotypique à QI équivalent, tout simplement parce qu’il ne privilégie pas la relation sociale. Quand un enfant neurotypique aura passé 80% de son temps à intéragir socialement, l’autiste de haut niveau n’y aura accordé que 40 % de son temps. Le reste, il l’aura passé à observer et à faire des « expériences » solitaires, à rêvasser et à réfléchir seul dans son coin. A 12 ans, il connaîtra mieux le monde et la culture de la civilisation dont il est issu que sa famille et ses proches.
Comme je dis souvent, je suis douée pour comprendre les choses compliquées mais les choses simples me dépassent. Il m’est plus facile de comprendre et d’expliquer la théorie de la relativité que de suivre une conversation entre plusieurs intervenants sur par exemple le temps qu’il fait. Ces conversations n’ayant pour but que l’activation et l’entretien du lien social, elles me dépassent complètement …
Une autre spécificité des autistes est leur don pour la musique. Don qui est lui aussi inhérent à la difficulté de hiérarchisation des informations. La musique est un ensemble de sons agencés selon un schéma harmonique de configuration mathématique. Elle est donc facile à décoder pour un autiste dont le cerveau est justement particulièrement sensible aux « patterns », aux structures répétitives ou agencées dans un certain ordre. La musique est donc de plus en plus souvent utilisée dans les thérapies afin d’aider les autistes à s’ouvrir sur le monde. Certains autistes non verbaux, et particulièrement incapable d’intéragir à quelque niveau que ce soit avec autrui sont sensibles à la musique et peuvent apprendre à jouer d’un instrument ou à chanter… alors qu’ils ne parlent pas. Le chant et la musique sont utilisés de plus en plus souvent pour les aider à acquérir le langage.
Cet enfant autistique de 9 ans n’a jamais pris un cours de piano, il joue d’oreille. Le placement des mains n’est pas le bon, mais c’est efficace :
Ces deux autistes verbaux chantent beaucoup mieux que la majorité des enfants de leur âge. Ils posent parfaitement leur deux voix pour qu’elles s’harmonisent avec celle de la chanteuse… ils sont forts en maths musicales J
Cet enfant de 12 ans atteint d’autisme a ce que les musiciens appellent l’oreille parfaite. A la lecture des notes d’une chanson qu’il ne connaît pas et qu’il n’a jamais entendu, sa voix se pose automatiquement sur la bonne harmonique. Très peu de neurotypiques en sont capables sans passer par un très très long apprentissage.
Latrell chante parfaitement. Le rythme de la chanson est assez complexe. Pour lui, aucun problème, il va même jusqu’à chanter l’écho... Cette performance pour un enfant « handicapé » de cet âge impressionne toujours les neurotypiques. Elle n’a rien d’exceptionnelle pour un autiste J
Latrell a appris à parler à l’âge de 5 ans grâce au chant : Depuis l’âge de 6 ans, il chante souvent lors des galas organisés par les associations américaines « Autism support » :
Une dernière performance d’un adulte, atteint d’une forme sévère d’autisme. Il est incapable de communiquer, mais écoutez-le chanter !
Je dois concéder que Martin Finn est un miracle … Pendant qu’il chante toutes les stéréotypies disparaissent. Il ne parle pas, mais l’on comprend parfaitement les paroles de la chanson…et lui aussi, les comprend, car ce n’est pas parce qu’un autiste ne parle pas qu’il ne comprend pas ce qu’on lui dit.
La musique a permis a beaucoup d’autistes d’apprendre à parler et à communiquer. Elle représente un pont entre le monde interne et l’extérieur car elle n’agresse pas leurs sens exacerbés et leur centre nerveux central qui filtre mal le chaos du monde extérieur. Au contraire, elle est rassurante car parfaitement prévisible et construite de façon compréhensible …
Depuis les découvertes en génétique, la notion de handicap est elle aussi remise en cause. Il est évident qu’un adulte incapable de communiquer et de tisser le moindre contact avec un autre être humain est sévèrement handicapé, par contre, dans le cas des autistes capables de parler et d’entretenir des relations sociales, la spécificité de leur cerveau peut se révéler être parfois un atout, et sera sans doute dans l’avenir de plus en plus souvent un atout, si nos sociétés continuent sur la même voix que celle qu’elles ont empruntés ces 20 dernières années.
Dans une société où la valeur des individus est de plus en plus estimée en fonction de leur intelligence analytique, au détriment de l’intelligence procédurière, intuitive, émotionnelle et relationnelle, les autistes sont favorisés car c’est la seule intelligence qu’ils développent.
Dans une société où les interactions directes d’individu à individu sont de moins en moins nombreuses et remplacées par des contacts indirects, les autistes sont moins défavorisés qu’auparavant. Un adulte communique aujourd’hui principalement par écran interposé, que ce soit de manière passive devant sa télévision ou de manière active devant son écran d’ordinateur. Il n’est donc plus nécessaire d’être performant dans la « lecture » du langage non-verbal pour communiquer efficacement.
De même, l’une des particularités des autistes est leur capacité à rester des heures, voire des jours, concentrés sur la même tâche sans prendre de pause. Un scientifique autistique peut travailler des années sur le même sujet sans se décourager. Ce mode de fonctionnement est reposant pour un autiste, alors qu’il est éreintant et psychologiquement stressant pour un neurotypique. Dans un monde professionnel, de plus en plus complexe et compartimenté, dans lequel les individus sont de plus en plus « spécialisés », l’autiste possède un avantage non négligeable.
Pour finir, dans un monde où la multiplication des moyens de communication a entraîné un déficit de communication directe, où les individus sont de moins en moins interdépendants et solidaires, l’autiste qui peut se ressourcer seul et gérer ses émotions seul grâce à l’autostimulation supporte beaucoup mieux la solitude … le nouveau mal du siècle.
Les récentes découvertes représentent de grandes avancées dans la connaissance de l’autisme. Elles peuvent néanmoins générer des effets pervers importants.
Que se passera-t-il le jour où nous serons capables de dépister l’autisme au stade fœtal ? Saurons-nous à coup sûr faire la différence entre un fœtus porteur d’une forme d’autisme sévère et celui qui a le potentiel de vivre une vie normale ? Certains parents choisiront-ils l’avortement pour ne pas prendre le risque d’avoir à prendre en charge toute leur vie un individu touché par un handicap lourd ? Saura-t-on capable après un dépistage génétique de savoir avec certitude si tel enfant développera un autisme profond (non verbal) ou un autisme de haut niveau de fonctionnement….
En guise de conclusion, j’aimerai porter l’attention sur des études en cours. Se priver des autistes reviendrait à se priver d’environ 25% des scientifiques, et de la quasi-totalité des plus innovateurs.
Se priver des autistes reviendrait également à se priver de la totalité des grands penseurs et des grands artistes capables de dédier leur vie entière à la connaissance au détriment des relations sociales.
Peut-on prendre ce risque ?
Quelques images chocs recensant l’apport des individus autistiques dans l’Histoire des Sciences et des Arts …
Il semblerait qu’aucun d’entre eux n’étaient neurotypiques…
Même si l’autisme revêt parfois une forme sévère, peut-on vraiment faire un tel sacrifice ?
Et pour les contemporains :
Certains vont penser que l’on aurait dû se passer de lui… J Ils en ont parfaitement le droit.
Même si de tels individus représentent une part infime des autistes, peut-on décider de se passer d’eux ?
Comme vous l’aurez compris, en écrivant cet article, je réponds à un appel à l’aide des associations de soutien aux autistes.
Quittons-nous en musique avec Rohanforsale, un compositeur interprète autiste de haut niveau de fonctionnement…


L'Anthologie "Identités" dirigée par Lucie Chenu