Je suis actuellement en train de lire « Gagner la guerre » de Philippe Jaworski, un ouvrage que je recommande bien qu’il soit singulièrement « agaçant » pour ne pas dire « irritant » en raison du « cynisme » décomplexée de son narrateur, le maitre assassin Benvenuto Gesufal. Il plane sur « Gagner la guerre » un « pragmatisme » obscène tel qu’il paraît à la lecture des deux premiers chapitres quelque peu surfait, puis au fur et à mesure que l’intrigue et les personnages se mettent en place, la psychologie du personnage principal devient parfaitement réaliste, et ce dès que Benvenuto (le mal-nommé), regagne sa terre natale et s’immerge à nouveau dans les intrigues politiques qui régissent son quotidien.
Don Benvenuto est un maître assassin de la guilde des Chuchoteurs, au service de son excellence le Podestat Leonide Ducatore, dirigeant suprême de la République de Ciudalia. Le personnage principal étant aussi le narrateur, ce procédé nous permet d’entrer dans la tête d’une crapule sans conscience dont la seule motivation est l’appât du gain. Une expérience qui bien que pénible, a le mérite d’être particulièrement riche en enseignement.
Oui, Don Benvenuto est antipathique, d’un égoïsme et d’une vulgarité confinant parfois au ridicule, il n’en est pas moins un homme intelligent, qui nous transcrit de sa leste plume, la réalité des tractations et autres machinations qu’emploie son patron, Léonide Ducatore, pour parvenir à ses fins. Le podestat est un homme politique brillant dont l’ambition sans limite pervertit l’exercice du pouvoir.
Le vieux Royaume évoque l’Italie de la Renaissance, Venise ou Florence viennent spontanément à l’esprit. Pourtant par d’autres aspects, politiques notamment, Ciudalia rappelle surtout la République romaine.
Le fait que le pays d’origine du héro, euh du salaud, qui nous conte son histoire ait beaucoup en commun avec la Rome Antique, fondement de notre civilisation occidentale est sans doute fortuit, je pense, … de même toute ressemblance entre le Royaume de Ressine et l’empire Ottoman ne serait être autre chose que pure coïncidence, je crois …
Sur la couverture du poche, SF Folio a trouvé opportun de mentionner « Fantasy » en toute lettre, pour rassurer le lecteur, mais je m’en vais rétablir la vérité, les incursions « Fantaisistes » de « Gagner la guerre » sont très légères et passent vraiment au second plan tant le contenu politique de l’ouvrage est agaçant de vraisemblance.
Dès le retour de Benvenuto à Cuidalia, puis tout au long de l’ouvrage, transparait entre les lignes une réflexion politique, voire philosophique, certes un peu gênante aux entournures, surtout pour les idéalistes dont je fais partie, mais qui a le mérite de reposer sur un socle bien documenté et donc parfaitement réaliste.
« Gagner la guerre » nous propose une immersion dans les arcanes étouffantes et cruelles de la politique de la république moribonde de Ciudalia, une expérience redoutable qui pose la question de la corruption et nous interroge à propos de notre vieille démocratie qui nous offrent une pluie de scandales depuis quelques années.
« Gagner la guerre » est pour moi l’occasion de me fendre d’un article sur le Cynisme, puisque le ton employé par le narrateur s’y apparente, afin de rappeler son origine historique tout en gardant en tête son emploie actuel de plus en plus fréquent, symptôme d’une méfiance accrue vis-à-vis de l’état et du monde politique.
L’un des
plus célèbres représentants des cyniques est Diogène. Quand on observe la vie de ce philosophe Athénien, elle n’a pour nous, occidentaux du
21ème siècle, rien en commun avec ce que nous appelons communément le Cynisme.
Diogène était, ce que nous qualifierions aujourd’hui, une « cloche », un homme qui vivait dans le dénuement total, surnommé le Chien par ses contemporains. Il vivait de mendicité et ne se laissait jamais impressionner par les riches ou les puissants. Ce solitaire hirsute prétendait en plus vouloir ramener ses concitoyens à la raison, alors que tous s’entendaient pour le traiter de fou ou d’exalté.
Ce qui est à retenir chez Diogène, plus que ses écrits, ce sont ses actes, il vit comme il pense, il ne fait jamais semblant. C’est un philosophe en acte. A son époque, presque personne n’a lu ses œuvres, mais ce n’est pas la peine, car Diogène enseigne par le geste et par l’exemple.
Qu’est-ce que nous apprend Diogène ? Quelle est sa philosophie ?
Diogène rudoie ses contemporains pour les réveiller, car il estime qu’ils sont empêtrés dans leur petit confort. Il vit de mendicité, mais ne flatte pas la main qui le nourrit. Il se comporte plutôt en chien, il la mord. Ils jugent les athéniens lâches, préoccupés de leur satisfaction immédiate et incapables de s’intéresser à l’essentiel : vivre libres, atteindre le vrai bonheur. Il estime que quand on lui fait l’aumône, on ne lui donne rien, on lui rend ce qui est à tous, mais qui a été accaparé par un petit nombre. Pour obtenir à manger, Diogène ne mendie pas, il houspille les passants, leur assène des remarques bien senties pour récupérer son dû.
Il n'en éprouve pas la moindre honte. Diogène ne s'abaisse devant personne.
Exilé et vivant en marge, Diogène bénéficie d’un recul important sur la société athénienne. Il voit la fausseté qui se dissimule derrière les convenances. Honneurs, pouvoirs, richesses, hypocrisie …
Diogène souhaite vivre « selon la nature » et pour y parvenir il ne fait pas dans la demi-mesure. Il sort du petit monde d’Athènes et se proclame « Citoyen du monde ». Il refuse les honneurs, méprise le pouvoir, dénonce la civilisation. Il est animé par un désir de se singulariser, d’être lui-même, de vivre libre, dont les limites ont été mises en évidence par Socrate : « Le refus de la loi déshumanise ! » « Vivre selon la nature, c’est retourné à la barbarie ».
Diogène exprime un contre pouvoir, l’opposition radicale à la démocratie athénienne. Il est amoral et anticonformiste, mais son discours ne se tient qu’en tant que discours d’opposition visant à bousculer la conscience et l’hypocrisie de ses contemporains. Le cynisme est un contre pouvoir.
Les cyniques sont des individualistes qui vivent en marge et refusent les conventions sociales. Ils prônent la barbarie pour mieux dénoncer la fausseté de la vie en société. Ils ont pour vocation de montrer ce qui se cache derrière le masque de la bienséance.
Il n’est pas question qu’un cynique prenne le pouvoir.
Le cynique utilise souvent la caricature et l’humour grinçant pour faire passer le message. Il préfère la saillie et le calembour à l’argumentation construite. Il s’exprime sans ménagements, il cherche à choquer afin de marquer les esprits. Mais ceci n’est qu’un procédé, comme Jankékévitch le fait observer dans L'ironie, à propos du discours cynique : « Il fait éclater l'injustice, dans l'espoir que l'injustice s'annulerait d'elle-même par l'homéopathie de la surenchère et de l'esclandre».
Paradoxalement, le cynique use de la provocation pour titiller le sens moral de ses contemporains, la caricature et la moquerie prennent alors la forme d’une esthétisation du mal, d’une transcendance de la laideur, qui est supposée plus efficace que la dénonciation directe.
Le cynisme, en plus d’être une démarche contestataire est également une démarche individuelle qui s’apparente au nihilisme et à l’existentialisme qui viendront bien plus tard. Pour donner une idée de ce que pense vraiment le cynique, je citerai Antonin Artaud. « Quand sa sent la merde, ça sent l’être. » Le cynique voit le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être, mais ne se sert pas de se savoir pour renforcer sa position au sein de la société. Ce savoir, au contraire, le tient en marge… Il refuse la gloire.
Sauf que dans « Gagner la guerre », il n’est pas question du cynisme existentiel mais de tout autre chose qui se résume en une phrase : Quand la merde sent le rose, ça pue la corruption…
Cette autre chose n’est pas une forme de cynisme, il s’agit en fait d’un pragmatisme politique amoral utiliser non pas pour dénoncer mais pour gouverner, que l’on attribue souvent à tord à Machiavel, le père du réalisme politique.
Que nous dit Machiavel, le père de la politique moderne ?
Machiavel a créé le principe de « vertu » politique, qu’il définit comme l’aptitude à conserver le pouvoir et à
affronter les contingences de l’histoire en sachant doser la crainte et l’amour que le Prince peut inspirer de façon à maintenir l’ordre et l’unité de sa cité.
Machiavel ne conseille pas au Prince de mépriser toute forme de moralité, il lui recommande même d’être vertueux pour s'assurer le soutien et l'appui de la population. Le prince doit respecter publiquement, au moins en apparence, les règles de morale admises par son peuple, sous peine de voir ce dernier se soulever contre lui. Peu importe qu'en privé, il méprise ces règles, et de fait il devra souvent aller contre la morale dans ses actions politiques secrètes pour maintenir la cohésion de l’Etat, par exemple ne pas hésiter à trahir sa propre parole si c'est un moyen de protéger le pouvoir, mais publiquement il devra toujours être capable de « donner le change » afin de garder l’adhésion de son peuple.
Machiavel invoque la raison d’Etat qui légitime les guerres, les trahisons, les meurtres, les secrets et les mensonges. Cette raison d’Etat n’est autre que la « cohésion de la nation », la protection de l’intérêt général…
Machiavel préconise également aux princes de s'appuyer sur le peuple, « la nation » plutôt que sur les grands afin de conserver son pouvoir, ce qui est l'un des motifs permettant de le classer parmi les promoteurs de la République.
Dans le Prince, il enseigne aux dirigeants que leur intérêt doit se confondre à celui de leur peuple, s’ils veulent se maintenir au pouvoir : une idée très novatrice dans le contexte de l’époque.
Machiavel est à l’origine d’une réflexion politique pragmatique et réaliste, en opposition avec le pouvoir religieux. Il définit le pouvoir à partir des rapports de force, et lui attribue comme mission de parvenir à se maintenir lui-même pour que le pays prospère et ne sape pas ses forces en vaines querelles.
Selon Machiavel, la fin justifie les moyens … par contre, la fin poursuivie reste très importante. Le but du pouvoir est de maintenir la cohésion de l’Etat nation, et pour ce faire la raison d’Etat est plus forte que les intérêts particuliers et peut justifier quelques crimes.
Mais Machiavel est intraitable sur un point, le but du pouvoir est de se maintenir au profit de la raison d’Etat et non de conserver le pouvoir en faisant usage de la raison d’Etat comme d’un paravent pour faire valoir son intérêt propre.
D’ailleurs, Machiavel met en garde ceux qui pourraient s’estimer plus fort que la Raison d’Etat, en leur recommandant plutôt d’être discrets, irréprochables en apparence, de préférer régner par l’adhésion plutôt que par la crainte. Car les forces en présence finissent toujours par s’unir contre celui qui pervertit le pouvoir à son bénéfice.
Machiavel met en garde les dirigeants contre la tentation de la corruption.
L’idéal de Machiavel est un état fort, régnant de façon juste sur une population dont il a pour but le bonheur, seule garantie contre son usure.
Machiavel le pragmatique sert un idéal, celui de la République et celui de la Démocratie, dans un contexte socio-politique oligarchique.
Il dit à mots couverts que l’Etat doit être au service du peuple s’il veut se maintenir et montre que le pouvoir au service de lui-même est une impasse.
Selon lui, les 3 trois formes de gouvernements existantes sont imparfaites et sont donc souvent renversées. La monarchie (gouvernement d’un seul) se transforme en despotisme (gouvernement d’un seul par la force), puis l’aristocratie (gouvernement du petit nombre se mue en oligarchie (gouvernement des plus riches). Enfin, la démocratie tourne en licence. Ainsi chaque régime porte en lui les germes de sa propre corruption…
Cette théorie de l’évolution des régimes n’empêche pas Machiavel de se prononcer très clairement en faveur de la démocratie qu’il définit comme un moindre mal.
Il faut rappeler que Machiavel s’adressait dans le Prince, non pas au peuple, mais à ses dirigeants. Il souhaitait mettre en évidence comment la corruption a entraîné Florence vers sa chute.
C’est d’ailleurs la corruption de ses interlocuteurs qui l’oblige au pragmatisme. Il cherche à se faire comprendre et leur parle en mettant de côté l’idéologie dont ils n’ont cure pour centrer
son discours sur leur intérêt, le seul biais susceptible de les atteindre.
Pour en revenir à « Gagner la guerre », le cynisme a deux sous m’insupporte car bien souvent il fraye avec ce qu’il dénonce, c'est-à-dire qu’il sent la rose au lieu de sentir la merde…
Benvenuto Gesufal est un corrompu, ce n’est pas un cynique au sens philosophique du terme, pourtant la psychologie du personnage est complexe, il lui arrive de révéler un reliquat de conscience. C’est un désabusé, frustré, qui hait le monde entier et qui se hait encore plus lui-même. C’est un peintre raté, il aurait pu devenir un grand artiste, s’il avait réussi à garder les rennes de son destin en main. Don Benvenuto sait ce qu’il est, et ne prétend pas être un saint, on peut donc lui accorder, si ce n’est le bénéfice de l’honnêteté, au moins celui de la franchise.
Si le personnage peut paraître insupportable pendant une bonne partie du récit, quelques scènes nous révèlent sa face cachée, une profondeur qu’il se dissimule à lui-même. Pour une amoureuse des arts plastiques comme moi, la scène dans laquelle Benvenuto retrouve le Macromuopo, un peintre génial au pinceau acéré et sans concession pour ses contemporains est un trésor, porteur d’une réflexion profonde sur le rôle de l’Art dans la société. Une scène qui met en abîme l’intégralité de l’ouvrage.
Benvenuto a renié son maître pour des raisons d’une touchante naïveté et ce faisant il a assassiné l’homme qu’il aurait pu devenir. Sa vie n’est qu’un long suicide, un renoncement.
La compréhension du message de « Gagner la guerre » dépendra du lecteur. Il y a celui qui verra en Benvenuto un héro sublime et celui qui sera obligé de poser l’ouvrage toute les 20 pages pour réfléchir et prendre un peu de hauteur de peur de s’étrangler dans ses propres ricanements nerveux.
Je vous conseille donc vivement « Gagner la guerre », en vous mettant néanmoins en garde. Derrière la laideur que nous dépeint Benvenuto Gesufal, se dessine « la peinture réaliste et sans concession» d’une société matérialiste et décadente qui a perdu tous ses idéaux, et dont le maître assassin est la progéniture logique.
Une société qui ressemble à la notre.
« Gagner la guerre » est un roman qui ne prend pas la peine de cacher son ambition.
Comme Machiavel et Diogène, Jean-Philippe Jaworski caché derrière la plume de Benvenuto, utilise le pragmatisme et la caricature cynique pour nous atteindre …
« Sommes-nous tous corrompus ou corruptibles ? »
Telle est la question …


L'Anthologie "Identités" dirigée par Lucie Chenu