Mardi 26 octobre 2010 2 26 /10 /Oct /2010 19:02

war2Les auteurs en général souffre d'un gros handicap lié à leur savoir faire. Pour créer un texte de fictions, il faut un grand sens de l'observation, une bonne mémoire, une bonne culture générale et la faculté d'agencer entre elles un très grand nombre d'informations... Autant dire savoir regarder, comprendre et analyser ce qui se passe autour de soi afin de le reproduire de manière crédible dans l'abstrait. Comme le pensent les neurologues la création littéraire est l'Art intellectuel par essence, l'art le plus abstrait et le plus complexe qui soit car il n'est fondé que sur les mots sans autre support. La création littéraire permet de susciter des émotions, comme toutes les autres formes d'art, mais elle permet également de faire passer des idées de façon directe. En raison de cette particularité, la création littéraire est un peu à part dans la sphère artistique et les écrivains sont plus facilement qualifiés d'intellectuels que d'artistes.

Les auteurs sont donc des intellectuels ... Oh malheur !

Comme 90% des auteurs en France, je ne vis pas de ma plume et je suis donc dans l'obligation de travailler. Je ne me plains pas, j'ai un autre métier qui me permet de vivre correctement.

Les récentes mutations de la société française ont eu un impact sur ma façon d’appréhender mon travail d’auteur. La société du spectacle et des loisirs dont je suis issue poussaient ma plume vers le divertissement, et ce bien que j’ai toujours été consciente de par mes origines sociales d’un côté et mes troubles autistiques de l’autre, que savoir mettre en mots des histoires étaient le moyen d’apporter mon point de vue à un certain nombre de lecteurs qui vivent une autre réalité.  

J'ai toujours  envisagé ma "double vie" d'auteur et de salarié d’abord d'un point de vue artistique. C'est la première fois que je suis contrainte de l’envisager du point intellectuel et politique.

Les changements intervenus ces deux dernières années n’ont pas de conséquences directes sur ma vie quotidienne, mais je constate tous les jours leur étendue grandissante autour de moi. Mes amis perdent leur boulot, s’inquiètent pour l’avenir de leurs enfants, ne partent plus en vacances, travaillent plus pour gagner moins, et je me rends compte tous les jours à quel point je suis privilégiée. J’en suis d’autant plus conscience que j’ai bénéficié de l’ascenseur social et que j’évolue désormais dans une sphère différente de celle de mon enfance. A quarante ans, avec un niveau Bac + 5, j’ai passé ma vie à me former pour maintenir mes compétences, j’ai une chance inouïe si je compare mon parcours à ce qui attend la jeunesse d’aujourd’hui.  Il y a encore quelques années, je faisais partie de la classe moyenne, aujourd’hui au regard du salaire moyen en France, je suis riche. Que s’est-il passé ? Si je me fie aux chiffres, seuls 15% des français touchent un salaire équivalent au mien. Devant un tel pourcentage, je suis obligée de réaliser l'impensable : je suis nantie. Le suis-je vraiment ? Etrange question ; je serais tenté de répondre : NON. J'ai seulement la chance d'avoir 40 ans et d'avoir fait des études universitaires à une époque où ces diplômes valaient encore quelque chose sur le marché de l'emploi...   50 % des français vivent avec 1600 euros par mois, ce ne sont pas les plus pauvres, car 15% des français touchent moins de 1000 euros par mois. Au début de ma carrière, en 1995, je gagnais l'équivalent de 50% des français d'aujourd'hui et je vivais plutôt bien. Je sais qu'il n'en est plus ainsi, de nos jours avec 1500 euros, il est plus question de fin de mois difficiles pour payer le loyer et s'alimenter correctement que de loisirs et de sortie entre amis.

C'est une drôle de sensation de se découvrir riche du jour au lendemain, non pas parce qu'on l'est effectivement, mais parce que le reste du monde devient plus pauvre, pour ne pas dire misérable. Je me rappelle de mes cours d'économie à la Fac, on nous apprenait à l'époque que l'un des critères qui définissaient un pays développé était l'importance de sa classe moyenne. Si je reprends les chiffres cités plus haut, 65% des français touchent moins de 1600 euros par mois. Où est passée la classe moyenne ? Seulement 15% des français touchent plus de 3200 Euros par mois. Voilà où se trouve aujourd'hui l'ancienne classe moyenne, rangée très à l'étroit aux côtés des riches, les anciens vrais riches. Ma soudaine ascension sociale n'est qu'une conséquence de la paupérisation de la population française. Au regard de ce que j'ai appris à la fac, une classe moyenne réduite à moins de 15% de la population caractérise un pays en voie de développement. Et, donc j'en conclue que la majorité des pays européens sont en voie de sous-développement. En 2005, la France était la cinquième puissance économique mondiale, elle tient aujourd’hui la huitième ou la neuvième place. En terme d’éducation, la France est au vingtième rang mondial, à l’époque où j’étais étudiante, elle tenait la quatrième place. Aujourd’hui, c’est en Corée que les habitants sont le mieux éduqués. Le classement du QI moyen montre la France à la dixième place mondiale. Le QI moyen est intéressant car en dépit de tous les efforts des neuropsychiatres pour le rendre le moins « culturo-dépendant » possible, il reste le meilleur indicateur du niveau culturel d’une population. Si la culture et l’intelligence sont deux notions distinctes, le QI d’un individu est impossible à évaluer en dehors d’un minimum de pré requis culturels. C’est aujourd’hui, la Corée et le Japon qui affichent le QI moyen et le niveau d’ éducation le plus élevé.

En tant qu'auteur européen, ayant un autre métier correctement payé, un niveau d’études supérieures et le temps et l’envie de me cultiver et de m’informer, je suis obligée de réaliser que je suis une sale intellectuelle nantie. Un vieux réflexe m’oblige à avoir l’impression de caricaturer, mais je sais qu’au fond c’est la triste réalité. Le contexte social et culturel actuel est la conséquence d’un virage tellement serré, que je suis sortie de route, propulsée à mon insu à une place absurde. Quand la classe moyenne se délite, elle projette les individus à des places qui ne sont pas les leurs. J’ai été « expulsée » du bon côté, mais des centaines de milliers de personnes sortent du mauvais côté, et s’enfoncent dans la pauvreté.

La mutation que nous vivons aujourd’hui est si rapide qu’elle laisse les artistes pantois, puisqu’il n’est plus question de briser les codes, d’ouvrir la voie vers une liberté de penser, il est question de régression, de récession, de décroissance, de contrôle et de conserver des acquis sociaux. Il n’y a plus de place pour le futur, le rêve et l’idéologie, les deux moteurs de la création, il ne reste plus que la possibilité d’une lutte pour l’inertie dans le présent.  En 2005, lors des premières émeutes en Banlieue, j’entendais souvent : C'est la fin du système, une litanie scandée avec angoisse. Pour rassurer ceux que l’éventuelle fin de cette société inquiétaient, j’expliquais souvent que le système était encore robuste, et qu’il ne pourrait chuter tant qu'il servirait plus de personnes qu'il n'en laisse au coin de la rue.  Je m'étais dit qu'il tiendrait encore 5 à 10 ans. 5 ans plus tard, je constate que nous nous approchons du point de rupture. Le système ne sert plus que 35% de ses composants et n’assure plus la promotion sociale et culturelle des individus. Mathématiquement, c'est un système qui est en train de s'effondrer, ceci est vrai pour l’Europe, les Etats Unis et le Japon, pas pour le reste du monde.

 

En tant que sale intellectuelle nantie, je devrais être tentée de me replier sur moi même et de m'accrocher à mon confort de petite bourgeoise. Sauf que je ne suis pas une intellectuelle nantie, et encore moins une petite bourgeoise, je suis une salariée de la classe moyenne, cultivée et bien éduquée, une nouvelle fausse riche. Je n’ai pas acquis le réflexe de m’accrocher à ce que j’ai, car je pense toujours comme quand j’avais vingt-cinq ans qu’il est normal d’avoir un boulot, un toit, de manger équilibré, de partir en vacances, de voyager de par le monde, d’avoir le temps et d’être suffisamment en paix pour réfléchir, observer et écrire. Dans ma conception de la vie normale, ce que je viens de citer est un minimum requis qui est devenu en peu de temps un maximum de luxe.

La production de richesses se fait désormais au niveau mondial, ce que l’on appelle la Globalisation ou la Mondialisation permet à des millions de personnes d’accéder à un niveau de vie semblable à celui des Européens. L’ascenseur social fonctionne désormais au niveau mondial. En Chine, par exemple, 100 millions d’individus vivent désormais comme des « occidentaux ».  En terme d’équité, il était plus que temps que les pays  qui étaient restés à la traine émergent enfin de la pauvreté et viennent s’asseoir autour de la table au même titre que la vieille Europe et que les un peu mieux vieux Etats-Unis. L’émergence de ces nouveaux pays sur le marché international crée de nouvelle richesse et une nouvelle forme de pauvreté. Au niveau international, la demande se développe moins vite que l’offre qui s’est accrue grâce à l’arrivée des pays émergeants, capable de produire à moindre coût. Le prix de revient de leurs produits est moindre et se vend mieux sur nos marchés car nous sommes contents d’acheter moins chers, sans nous rendre compte qu’en payant moins, nous sacrifions nos emplois. Les actionnaires des entreprises qui délocalisent l’ont bien compris, et profitent de notre pingrerie ou de notre tendance à préférer cinquante paire de chaussures pas chers à une seule paire, pour produire moins chers ailleurs, tout en vendant plus, et font exploser leur dividende. C’est d’une parfaite logique économique. Les ménages veulent acheter moins chers, les actionnaires veulent continuer à accroitre leur dividende tout en vendant moins cher. A force d’acheter moins chers les ménages deviennent de moins en moins riches …  Si l’ont suit ce raisonnement, dans quelques dizaines d’années, peut-être moins,  les pays émergeants seront beaucoup plus riches que nous, et ils viendront produire à moindre coûts en Europe et la boucle sera bouclée. Nous recommencerons à avoir une forte croissance et les capitaux afflueront.

Nous les européens avons mangé notre pain blanc sur le dos du monde pendant des siècles … La machine s’inverse aujourd’hui. Le reste du monde nous vend ses marchandises et s’enrichie grâce à notre fièvre acheteuse.

Que pouvons faire contre le « progrès » et l’ « équité » ?

La question posée ainsi a de dangereux relents réactionnaires. Les conservateurs et autres réacs bien pensants, comme on les appelait avant la mutation que nous vivons étaient les forces d’inertie de la société, ceux qui s’accrochaient au passé. Mais à l’époque, les réactionnaires étaient les nantis qui ne voulaient pas voir tomber leurs privilèges, ce n’était pas les nouveaux travailleurs pauvres et autres salariés précaires. Traiter de réactionnaires ceux qui se battent non plus pour le progrès social, mais pour l’inertie sociale s’est accepté le déclin de la civilisation européenne et des concepts qu’elle a promue depuis l’ère des lumières.

De plus en plus, en France, ceux qui se battent pour plus d’équité sociale sont qualifiés de réactionnaires par ceux qui ont accepté l’idée de déclin. Ce glissement sémantique est le symptôme d’un glissement idéologique qui se traduit par un renoncement en un avenir meilleur en Europe.

Le lendemain ne chante plus… il baisse la tête, il marche au pas, il est sombre.

Il ne pourra retrouver un peu de couleur qu’au prix d’une profonde prise de conscience. C’est la confiance en un avenir meilleur qui donne des ailes. C’est l’idéologie et le rêve qui construisent l’avenir, pas les réformettes et les écritures comptables. Le capitalisme n’est pas une idéologie, c’est une gestion. Et une gestion sans projet, c’est un système qui sort des chiffres sans aucun sens. Vouloir réformer sans un projet porteur d’espoir et de cohésion social revient à vouloir faire l’économie du sens de peur qu’il n’ouvre des portes insoupçonnées. Longtemps le projet de construire l’Europe s’est suffit à lui même, maintenant que l’Europe est réalisée, la crise économique nous montre les limites de ce rêve. A l’Europe de se construire un idéal, un projet qui va plus loin que sa simple naissance. Maintenant que la belle a le dos au mur, elle pourrait montrer la voie vers une autre façon de penser le progrès. Au lieu de mobiliser les énergies, elle se replie sur elle-même, traite ses masses laborieuses de réactionnaires et se cherche des boucs émissaires telle une vieille dame aigrie qui a perdu son imagination.

« Créer, c’est aussi donner une forme à son destin »

disait Albert Camus.

Il s’agit de créer un nouveau rêve à mettre entre les mains des gestionnaires.

Dans « Insangerat », la suite de « Lemashtu », je me suis penchée sur les mécanismes de la révolte des exclus, en partant du constat d’échec d’une société jusqu’à la cristallisation de la protestation autour d’une doctrine en apparence pseudo-religieuse, qui en réalité se sert de la religion et son chapelet de concepts simplistes à des fins éminemment politiques pour mobiliser les foules. Dans « Dante », le dernier volume de la trilogie, il me reste un défi de taille à relever. Répondre à la question : comment capter le rêve en apparence fanatique d’Insangerat et y puiser  la matière sur laquelle construire l’avenir afin d’éviter la guerre ?

Tout un programme…

 


 

Crédit photo : Jean-Emmanuel Aubert

Par Li-Cam
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