Partager l'article ! Chavire ou pas chavire ? La volonté du Dragon de Lionel Davoust: Je vais vous parler aujourd’hui de la Volonté du Dragon (Editions ...

Je vais vous parler aujourd’hui de la Volonté du Dragon (Editions Critic) de Lionel Davoust. J’avais beaucoup aimé la nouvelle « Bataille pour un souvenir » qu’il avait écrite pour l’anthologie « Identités » dirigée par Lucie Chenu et je me suis laissé tenter par ce roman se déroulant dans le même univers : le monde d’Evanégyre.

Tout d’abord, le petit résumé de l’intrigue, - c’est mieux pour savoir de quoi il est question …
L’Empire d’Asreth a la volonté de conquérir le monde pour convertir les peuples à son mode de vie civilisé basé sur la technologie. Entre les derniers royaumes et les velléités d’invasion de l’empire se dresse la réputée imprenable Qhmarr, un petit pays à peine sorti de l’ère Médiévale, gouverné par un enfant-roi, passablement fou, gardien d’un savoir oublié. Alors que l’Armada implacable d’Asreth se presse aux portes de la capitale, le généralissime D’eolus Vasteth a pour mission de négocier les modalités d’une reddition diplomatique afin d’éviter une annexion guerrière qui ferait couler le sang inutilement.
Fort de sa technologie avancée, l’empire n’a aucun doute sur l’issue du conflit, le généralissime est donc étonné de l’inflexibilité des dirigeants Qhmarri qui semblent penser qu’ils peuvent tenir tête à l’envahisseur avec de simples voiliers. Que cache la confiance aberrante de ce peuple arriéré ? Confronté aux croyances du peuple Qmharr, D’eolus va voir ses certitudes ébranlées.
Le récit commence avec l’arrivée des forces impériales, il tient en haleine, sans temps mort, jusqu’au dénouement final et réserve quelques belles scènes de batailles navales. Tout le suspens réside dans le rapport de force apparemment déséquilibré entre la technologie d’Asreth et les superstitions Qhmarri.
Vous l’aurez compris, le récit se développe autour du conflit Technologie versus Spiritualité, Croyances versus Sciences, impérialisme cartésien contre patriotisme fanatique. A la lecture de ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à l’impérialisme occidentale « pour le bien des peuples arriérés » de l’époque coloniale, ainsi qu’à l’impérialisme du capitalisme que nous connaissons aujourd’hui. La culture est ce qui définit les peuples et les séparent parfois jusqu’à la guerre. Sur ces sujets, Lionel Davoust pose un regard qui ne prend pas parti, l’intrigue en est d’autant plus haletante, que l’auteur ne nous livre aucun moyen de savoir où ses convictions mèneront le récit. Les motivations de chaque partie sont décortiquées sans parti pris, sans manichéisme, et nous permet de faire notre le point de vue de chacun.
Les deux leaders qui s’opposent sont assez représentatifs des faussés culturels qui séparent Asreth des Qmarri. D’un côté, un enfant fou, qui présente tous les symptômes de l’autisme profond et de l’autre, un général cartésien, représentant une reine aux dons de préscience. Les deux cultures ne sont pas exemptes de spiritualités, l’une veut étendre son pouvoir sur le monde et l’autre ne cherche qu’à se préserver derrière son fanatisme religieux.
Citation :
« L’artilleur raffermit sa prise. – Jael, tu racontes n’importe quoi ! Allez, Bouge-toi !
- Mais je l’ai vu, cria l’aspirant. Je l’ai vu, je te dis, juste avant l’éclair ! Ecoute-moi. Ils nous représentent, je ne sais pas comment – ou plutôt, ils représentent le monde sans nous, et puis ils rendent cette image possible par leur foi, ou par autre chose, je ne sais pas. Mais ils nous sortent de la réalité, tu comprends ? »
Je dois dire que ce passage m’a saisit par sa pertinence. Définir la foi est toujours difficile pour les « incrédules » dans mon genre, mais j’ai trouvé sous la plume de Lionel une façon simple et compréhensible de mettre en mot un des mécanismes complexes qui mènent au fanatisme. Et rien que pour cela, je lui suis infiniment reconnaissante. La foi extrémiste rend aveugle, elle efface la réalité pour la reconstruire en accord avec les croyances qu’elles véhiculent. La foi permet de filtrer les informations pour ne retenir que celles qui s’inscrivent dans son registre. Basée sur la passion, elle est l’expression de la part irrationnelle de l’esprit humain. La confrontation avec la vérité scientifique ne remet rien en cause, au contraire, elle renforce le fanatisme. Ce processus s’appelle le déni de réalité, c’est l’un des mécanismes de défense que l’on retrouve dans plusieurs pathologies, dont la paranoïa.
Sans porter aucun jugement de valeur, Lionel Davoust transmet de façon intuitive et ludique des idées complexes, proche d’une certaine vérité humaine. Les divers rebondissements dans l’équilibre des forces en présence nous mènent à douter de l’issue du conflit… jusqu’à la surprise finale.
Je vous recommande cette lecture si vous aimez être bousculé dans vos certitudes. En ce qui me concerne, j’ai beaucoup aimé faire l’expérience du doute, en compagnie des cartésiens^^.
Chavire ou pas chavire ?